2. Quelques écrits

Ils ont dit de lui

« La tête de l’abbé Trèves était un Vésuve, un Etna, un Stromboli en continuelle éruption d’idées. Et quand l’une de celles-ci ou une initiative qui lui semblait bonne pour le pays se fixait dans son cerveau, il partait en campagne pour en faire la propagande. Et Dieu sait le nombre de clous semés sur les sentiers et les chemin rocailleux de Planaval à Liverogne, de Promiod à Anthey ou Chàtillon et d’Excenex à Aoste. »
P. Gorret, 1967

“Ses yeux limpides resplendissaient
la pureté de son âme et voyaient très loin
… et très grand était son cœur ! »
Joseph Bréan

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La vie

La grande joie de la vie tout comme son premier devoir n’est vraiment pas de se plaindre et gémir. Elle est au contraire dans la volonté ferme et tenace de faire et d’agir, de semer et de planter, de construire et de fonder avec foi et amour ; de réaliser en un mot la divine parole de Saint Paul : « Faire la vérité dans la charité ! » (…) Courage ! et haut le cœur ! En tout, partout et toujours : Confiance en Dieu !

Je suis né pauvre, je vis pauvre, je veux mourir pauvre

De toutes les occupations humaines, le travail des champs est
le plus favorable tout à la fois à la santé du corps et de l’âme, à la
paix du cœur, à la sérénité de l’esprit, à la joie et à l’indépendance
de la vie.
Dans « Chez nous », 1917

…La véritable histoire n’est pas un simple exercice de mémoire … une exhumation de chartes… Elle sert à faire avancer le peuple sur le chemin du progrès … Elle doit être tournée vers l’action, répandant la chaleur et la vie. … Aux recherches du passé, il nous faut unir l’étude du présent et tenir compte de nos contemporains, je dirais presque des générations futures.

Oui, affirmons-le, notre vieux ru est le fruit de la plus pure et glorieuse initiative populaire. Le spectacle réconfortant de ces vieilles souches valdôtaines plongeant leurs racines au cœur même du Moyen-Âge … réveille dans mon âme un désir qui y sommeille depuis bien des années. C’est celui de voir paraître un jour parmi nous comme une espèce d’histoire des familles du peuple valdôtain, ce que notre vénérable J.-B. de Tillier a fait pour les familles nobles, par son Nobiliaire. A côté des familles nobles mortes et enterrées pour toujours – dont toutefois nous devons tenir le juste compte –, faisons la large place méritée pour nos familles paysannes
Tiré de « L’ancien ru d’Emarèse », 1916.

Pour la Proclamation sociale et chrétienne des Droits de la Femme !
… 28° : Rédiger pour Emarèse un traité, les droits de la Femme, point de départ du Féminisme Valdôtain.
L’histoire valdôtaine jusqu’ici, à part quelques châtelaines privilégiées, n’a guère eu que le silence à l’égard de la femme. … Nous, historiens modernes, soyons justes envers elle. Elle a jusqu’ici constitué la meilleure portion de nos paroisses. … Donnons donc dans l’histoire la place qui revient de droit à la femme. … Par là, nous contribuerons à la former aux œuvres sociales et à ses devoirs de citoyenne, comme le réclament les temps nouveaux. Nous lui donnerons la confiance en elle-même. … La femme sera de plus en plus la collaboratrice de l’homme, non seulement dans la famille, mais encore dans tout ce qui touche au bien économique et surtout moral et social de l’humanité.
Vous le verrez !
Aussi a-t-il toutes les raisons l’illustre dominicain français, le père Sertillanges, de dire : « La femme, de par Dieu, est de moitié avec l’homme, non seulement pour perpétuer le genre humain, mais pour tout.».
Tiré de la Liste des Facienda de 1907.

Les jeunes

Les jeunes, la plupart du temps, blasphèment ce qu’ils ignorent.
Ils sont des déracinés dans leur hameau natal même, des étrangers au sein de leur propre Pays !
En face de leur propre histoire (…), de tout ce que leurs pères enfin leur ont légué de beau, de bon, de noble, de sain et de fort, la nouvelle génération se trouve tabula rasa !
Dans les catéchismes, les jeunes n’apprennent rien ! Dans les écoles où ils passent de 6 à 8 ans de leur existence, rien non plus ! (…)
A l’école de l’Etat, leur esprit, leur imagination, leur mémoire, leur cœur sont toujours emportés au loin (…).
Comment voulez-vous que cette jeunesse s’attache à ce qu’elle n’a jamais appris ni à connaître, ni à estimer, ni à aimer ?
(Ecrits de l’abbé Trèves, dans Recueil de textes valdôtains, vol. III, p. 115-116.)

Pour vivre, notre peuple doit penser et, pour penser, il doit s’instruire. Il y a devant lui deux ennemis redoutables : l’analphabétisme et la dévaldôtainisation.

Une langue, c’est la dignité, l’honneur et la richesse d’un peuple. … Lui enlever sa langue veut dire le dégrader, le décapiter et l’éliminer.
Tiré de « Nous, Valdôtains, nous voulons le français ! »

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En 1923, l’abbé Trèves publie, grâce au soutien de la Ligue Valdôtaine, un livret qui a pour titre Une injustice qui crie vengeance ! Dans cet opuscule, il examine une question bien importante pour l’époque : la suppression des écoles de hameau en Vallée d’Aoste. En voilà quelques extraits :
Où vont les Écoles de nos hameaux ?
« En vérité, le zèle de nos ancêtres pour l’instruction publique a été admirable. Profondément religieux et sincèrement patriotes comme ils étaient, ils considéraient l’ignorance comme la pire des calamités publiques. Ils professaient pour cette plaie de la société une horreur invincible.
Aussi ont-ils élevé parmi nous – à la sueur de leur front, ne l’oublions jamais ! – un édifice scolaire valdôtain d’une intelligence, d’une richesse et d’une praticité qui peut être proposée comme modèle à l’Italie entière et qui constitue une des gloires les plus pures et une des richesses les plus fécondes de notre pays.
En dehors et en plus des écoles centrales du village chef-lieu, appelées écoles communales, ils se sont fait un devoir et un honneur de créer, Dieu sait au prix de quelles peines et de quels sacrifices, tout un magnifique réseau de trois cents et plus écoles de hameaux, de la plaine et de la montagne, disséminées aux quatre coins de notre Vallée.
Insigne monument de sagesse, trésor incomparable de lumière, de formation chrétienne sociale et civique, que l’Italie entière nous envie.
Grâce à toutes ces nombreuses écoles de hameau, répandues un peu partout, le peuple valdôtain, en fait d’instruction – n’en déplaise à nos injustes détracteurs – vient fièrement à la tête de la Nation italienne, comme les recensements officiels, du reste, en font foi publiquement.
Oui, le XVIIIème siècle et plus encore le XIXème ont vu s’épanouir toute une splendide floraison d’écoles de hameau à la fondation desquelles ni la province, ni l’Etat et très souvent pas même les communes n’ont concouru pour un demi centime.
Il fallait venir en ce XXème siècle – siècle de lumière, de progrès et de civilisation (quelles paroles creuses !) – pour être régi par un Gouvernement qui s’intitulait libéral et par les lois du peuple souverain (ah ! la piperie des mots !) pour voir ce magnifique édifice scolaire, élevé par nos pères, horriblement saccagé et une portion de nos chères et indispensables écoles valdôtaines de hameau brutalement sabrées et anéanties.
Ô XXème siècle, éteignoir sous le régime du plus néfaste athéisme officiel !
Nous avons hâte de clore ce préambule à la modeste étude que nous nous proposons de consacrer, Dieu aidant, à la question brûlante entre toutes de la Suppression de nos écoles de hameau, par la nette et franche déclaration suivante. Nous, ici, nous entendons attaquer surtout un système et un régime qui ont permis les suppressions contre lesquelles nous nous élevons de toute l’énergie de notre âme de valdôtain, assoiffée de vérité et de justice, fière de nos traditions glorieuses, passionnée pour l’instruction et l’éducation des enfants du peuple. »

Une injustice qui crie vengeance !
« Quel autre nom infliger, je vous le demande, à cette nouvelle iniquité sociale valdôtaine qui met un père et une mère – pauvres, mais honnêtes citoyens campagnards – tantôt dans une très grande difficulté, tantôt dans la quasi impossibilité et quelquefois même dans l’impossibilité tout court, absolue et radicale, de faire donner a leurs enfants l’instruction, fut-ce même la plus simple et la plus élémentaire qui soit au monde ?
N’est-ce point là une de ces injustices qui vraiment crient vengeance que celle de mettre des centaines d’enfants, de nos hameaux valdôtains dans des conditions telles qu’ils se voient condamnés irrémissiblement à croupir dans l’ignorance, et plus d’une fois, dans l’ignorance la plus complète, la plus malheureuse, la plus funeste, la plus dégradante ? Et comment cela ? Par la suppression radicale, brutale de nos écoles de hameaux.
Supprimer ces écoles providentielles – toutes fondées par nos pères – c’est méconnaître et fouler aux pieds le droit « des parents à avoir des enfants qui aient fait pour le moins les classes élémentaires. C’est méconnaître et fouler aux pieds le devoir sacré des parents de faire instruire leurs enfants en leur rendant l’accomplissement de ce devoir impossible.
Droit de nature et devoir sacro-saint ! Supprimer ces écoles, c’est méconnaître et fouler aux pieds le droit des enfants de posséder au moins un minimum d’instruction pour se diriger dans la vie. C’est les mettre dans l’impossibilité de remplir le devoir sacré qu’ils ont de s’instruire, de se développer, de se perfectionner. Ici encore droit de nature et devoir sacro-saint !
Tenir des centaines d’enfants privés de toute ombre même d’instruction, ne sachant ni lire, ni écrire, ni compter, les tenir dans une ignorance obligatoire et forcée, je vous le demande, de quel nom appeler une pareille infamie ? »…
… « À un pauvre hameau, lui ravir son école, lui tuer son école, lui anéantir son école, c’est comme lui arracher les yeux et le rendre aveugle. C’est comme lui transpercer le cœur et le faire mourir à petit feu ! Car enfin, remarquons-le bien, je vous prie, pour nous Valdôtains, élevés, grâces à Dieu, dans de pures et fortes traditions de foi et de patriotisme, l’école n’est pas seulement l’endroit où l’on va apprendre à lire, écrire, compter afin de se débrouiller dans la vie. C’est encore en plus, et je dirais tout autant, un foyer d’instruction religieuse, de formation morale chrétienne, d’éducation familiale, sociale, civique. Et c’est cette éducation complète, sérieuse et solide qui, à l’école, forme l’esprit, le cœur et la volonté de l’enfant à aimer la vérité et la justice, à craindre et à servir Dieu, à aimer les parents et la famille, à être honnête et pur, à avoir horreur du vol, du mensonge, de la paresse, du vice, à traiter le prochain comme un frère et à se dévouer pour le bien inséparable de la Religion et du Pays ; oui, c’est cette solide éducation là – le plus précieux de tous les biens – que nous, Valdôtains, nous apprécions avant tout à l’école.
Or, supprimer l’école dans un hameau, c’est supprimer ce merveilleux moyen d’élévation morale, c’est éteindre cette source providentielle d’éducation chrétienne et sociale, c’est dépouiller les enfants – à tout jamais – de cet inestimable bienfait.
Quelle génération nous sortira-t-il de ces hameaux qui ont l’école supprimée et anéantie ?
Creusez, s’il vous plait, la chose un peu à fond et vous conviendrez avec nous sans peine que supprimer nos écoles de hameau c’est commettre une abomination qui révolte, qui fait horreur ! »

Un affront sanglant
« La suppression de nos écoles de hameau n’est pas seulement une nouvelle iniquité sociale des plus criantes, elle est de plus un affront des plus sanglants infligé à nos pacifiques et laborieux montagnards.
En effet, c’est comme leur dire: Vous, vous n’avez pas droit à l’instruction. Vous, vous ne méritez pas l’école. Restez ignorants toute votre vie !
Supprimer l’école à un hameau, c’est rejeter ses habitants hors du consorce civil et les replonger forcément dans la barbarie. C’est ne plus les regarder comme citoyens que pour payer des impôts, chaque jour plus durs et plus écrasants.
A qui cet affront suprême de l’ignorance complète et forcée ? À des familles irréprochables de calmes et rudes travailleurs qui possédaient de père en fils leur propre école à eux, là, au milieu de leur gai village alpestre, cela depuis 50, 80 et même 100 ans, et parfois même depuis 150 ans, quand leur école n’est pas déjà – rarement, c’est vrai – de date presque deux fois centenaire.
De générations en générations ils ont été élevés dans son humble et féconde enceinte. Ils y ont puisé le sentiment d’un vrai culte pour l’instruction et l’éducation de leurs enfants. Leur école de hameau est leur honneur, leur gloire et leur amour. »

Dans une autre publication, A la recherche de la fondation de nos écoles (1924), Joseph-Marie Trèves reprend l’« acte privé de la Refondation de la seconde Ecole du village de Promiod-sur-Châtillon ». Elle avait été fondée le 17 janvier 1837 et dissoute par le gouvernement le 1er janvier 1924. Les habitants de Promiod n’ont pas accepté cette suppression : ils décident donc de refonder leur école.
« Au nom de Dieu. Ainsi soit-il.
Les chefs de familles de Promiod soussignés, profondément affligés du grave préjudice porté à l’instruction et à l’éducation de leurs enfants par la suppression survenue au sein de ce quartier populeux, en date du 1er janvier 1924, de la seconde Ecole du village, fondée à la sueur de leur front par leurs ancêtres vénérés le 17 janvier 1837 ;
Résolu de faire tout leur possible, avec la grâce de Dieu et le secours de personnes charitables, pour remédier au malheur lamentable de leurs enfants plongés par cette suppression scolaire dans une espèce de honteuse et très injuste ignorance obligatoire ;
Souscrivent de leur plein gré et bonne volonté chacun les sommes suivantes pour procéder à une Fondation nouvelle de cette seconde Ecole de Promiod.
Instruits pas une douloureuse expérience et après mûre réflexion, les chefs de famille soussignés versent leur offrande de souscription et font cette nouvelle Fondation d’Ecole avec les clauses et les réserves expresses suivantes, d’après les exemples de leurs pères vénérés :
… Tertio – Le dit Enseignant – sans négliger la langue italienne fera apprendre, le mieux possible, à ses élèves la langue française que nous avons héritée de nos pères, langue qui est indispensable à nos enfants pour lire et utiliser nos actes notariaux et papiers de famille, ainsi que pour mieux gagner leur pain et être mieux respectés à l’étranger.
… Fait à la Rectorie de Promiod-sur-Châtillon, le saint jour de la Pentecôte, le 8 juin 1924. »

Dans cette publication faite par la Ligue Valdôtaine et qu’on attribue à la plume de l’Abbé on trouve un chapitre dédié aux jeunes. Il s’agit d’un appel pour qu’ils continuent à parler la langue française. C’est un texte d’une actualité exceptionnelle, qui doit nous faire réfléchir et interpeller sur notre façon de défendre notre langue naturelle : le français. Faisons-nous tout le possible pour préserver cette langue qui est à nous ? Agissons-nous d’une façon responsable ?
Nous Valdôtains nous voulons le français !
« La langue française, la langue valdôtaine, qui est la fierté de nos populations et le gagne-pain de nos émigrés, doit avoir dans les jeunes valdôtains ses défenseurs les plus convaincus et les plus enthousiastes. La jeunesse de chez nous doit dignement continuer l’œuvre patriotique de nos ancêtres.
L’intérêt, l’avenir de notre Vallée d’Aoste, la réclament à tout prix. La génération qui monte, hélas, subit les tristes conséquences de la loi, qui arracha de nos écoles l’enseignement du français. Plus d’un jeune valdôtain ignore, à cette heure, jusqu’aux simples éléments de la langue française, de notre langue maternelle. Ne les connaissant pas, il évite de parler français. Il ne parle que l’italien, pire encore, le piémontais… Et les adversaires de notre langue, les envieux de notre patrimoine, les jaloux de notre culture, y trouvent leur compte et s’en frottent les mains. C’est ce qu’ils appelleront, ensuite : “l’effetto delle forze storiche spontanee” ! Eh bien, non ! Mille fois non !
Les jeunes valdôtains ne méconnaîtront pas plus longtemps le devoir, qui leur est dicté par ceux qui les ont précédés dans la vie. Comme eux ils voudront vivre et mourir en parlant français.
Pour parler le français, il faut le savoir, pour le savoir il faut l’étudier. On ne sort pas de là. Jeunes valdôtains, persuadez-vous-en bien : c’est un devoir, pour vous, d’étudier le français ! »…
… « D’abord, ayez à votre portée une petite grammaire et un dictionnaire français. Consultez-les souvent. Lisez, chaque jour, quelques pages d’un bon livre français : bon moralement et littérairement. … C’est ainsi, d’ailleurs, qu’en a agi la plupart de nos jeunes valdôtains, qui connaissent bien notre langue. Ils n’avaient point appris le français à l’école, la loi ne l’ayant pas permis. »…
… « Jeunes valdôtains, avec une petite grammaire, et grâce à des lectures suivies et répétées, vous arriverez facilement à faire un pied-de-nez à ces misérables adversaires de notre langue, qui soutiennent qu’en Vallée d’Aoste les jeunes ne comprennent plus le français !
Mais il ne suffit pas d’étudier le français. Il faut aussi le parler, on le parlera mal, d’abord, on le parlera mieux ensuite, on le parlera tout à fait bien, lorsqu’on l’aura étudié.
Jeunes valdôtains, parlez français ! C’est le mot d’ordre, qui doit courir dans tous vos cercles, dans toutes vos réunions, dans toutes les manifestations de votre vie.
Parlez français ! Parlez français ! C’est l’appel que vous lance la Vallée d’Aoste elle-même, alors qu’elle succombe sous les coups de ses adversaires, c’est la supplication qui monte des tombes de nos héros, morts à la guerre, et des tombes de tous ceux qui, de génération en génération, firent le pays qui vous donna le jour : c’est notre cri de ralliement à l’heure tragique, où une minorité exiguë – la Vallée d’Aoste – ranime ses dernières forces et groupe ses dernières énergies pour souder un droit, notre droit : Jeunes valdôtains ! Parlez français ! »…
… « Vous arrive-t-il par exemple de vous trouver dans une réunion de valdôtains, où la conversation se tient en italien, pire encore en piémontais ? Mettez-vous les premiers à parler français. On continuera à vous répondre en italien. Tenez bon. On vous fera des grimaces. Moquez-vous-en. On vous demandera des explications. Donnez-les et donnez-les résolument, amplement, sans prendre garde ni au tiers ni au quart, sans vous arrêter à des questions d’amour propre ou à des scrupules insignifiants. »…
… « Ne dites pas que vous évitez de parler le français parce que vous avez peur de faire des fautes. A l’heure où la Vallée d’Aoste traverse une période si critique, quant à sa langue, et où le sort de celle-ci dépend de la volonté et du courage que chaque valdôtain saura mettre à la défendre et à la maintenir dans sa famille, d’abord, et en public, ensuite ; à l’heure où nos adversaires font flèche de tout bois pourvu d’arriver à supprimer jusqu’aux vestiges de notre vieille parlure ; dans ces conditions-là l’excuse des fautes qu’on peut faire en parlant français est indigne de vous.
Des fautes, tout le monde en commet et dans toute langue. »…
… « Ne dites pas non plus que vous n’êtes pas assez nombreux, vous qui tenez au français et que le découragement finira par avoir raison de vous aussi. D’abord ne cherchez pas à savoir combien il y a de valdôtains qui tiennent au français et qui le pratiquent. Commencez par y tenir et par le pratiquer vous-mêmes. »…
… « Jeunes valdôtains ! Vous êtes l’avenir du pays.
Ce pays vous l’aimez de tout votre cœur et vous ne voudriez certes pas le voir mutilé de ce qui est son originalité, sa fierté, et sa richesse. Vous ne voudriez pas qu’un touriste en parcourant demain notre Vallée puisse dire : “On a parlé français ici, durant des centaines de générations ; deux ou trois on suffit pour le perdre à jamais”. Non ! Vous ne voulez pas cela. Mais alors prenez une ferme et forte résolution, que vous n’oublierez pas ; continuez à maintenir comme l’on fait vos pères, l’usage du français dans vos familles et dans votre vie publique. Luttez avec courage et avec espoir pour perpétuer, chez nous, cette langue qui est l’expression même de notre peuple. En un mot, soyez Valdôtains ! Soyez fiers de l’être et soyez surtout résolus à le demeurer coûte que coûte, et malgré tout !
Nos adversaires pourront s’égosiller et se démener tant qu’ils voudront.
Si nous serons tenaces, si nous serons unis, notre français ils ne l’auront pas, ils ne l’auront jamais ! »

Sur l’Italie…

Et à travers le feu et le sang, l’Italie se régira en République. Daigne le Seigneur aider et bénir les bons, afin que, reprenant l’idée juste de leurs pères vénérés, ils parviennent à donner à toute cette mosaïque de peuples divers et de races différentes ce régime – type suisse – de République fédérative, soit des Etats Unis confédérés d’Italie, qui est l’unique qui soit juste et résolve de multiples problèmes insolubles par ailleurs qui, depuis cette unité brutale, divisent, épuisent, ruinent notre chère patrie. A ce fantôme vain de monarchie, funérailles de première classe ! La maison de Savoie a toujours sacrifié la Vallée d’Aoste à ses intérêts et à son ambition, et nous a continuellement dépouillés ou assisté bêtement inerte à notre dépouillement à nu ! Donc, vive la Fédération italienne avec notre Etat valdôtain fédéré, avec sa langue, ses droits, ses traditions, ses coutumes et ses mœurs, sa force et son honneur : Patria Augustae !
(tiré d’une lettre à son ami Pierre Gorret du 20 juillet 1931)

Résister !

Résister !… C’est non seulement une nécessité qui s’impose à plusieurs points de vue, mais un devoir, précis, catégorique, pour chacun de nous et pour tous les Valdôtains, sans distinction de classe.
C’est là une preuve irréfutable de notre raison d’être.
Issus d’une longue race de montagnards tenaces nous serions des déracinés et des parjures si nous abandonnions sans lutter et sans nous défendre.
Les heures de dépression où chavirent tous les espoirs ne doivent point être les nôtres, car nous n’avons pas encore atteint l’âge où l’on ne peut vivre que de nostalgie et de souvenirs. Pour nous, c’est le moment de la lutte, de l’existence sans repos, de la course sans répit à la garde de tout ce qui forme le patrimoine idéal de notre vie régionaliste valdôtaine. Notre serment est celui d’agir et, partant, nous ne pourrions jamais devenir la proie consentante du délabrement et de la faiblesse qui nous entourent. La cristallisation des énergies survivantes qui nous avons tâché de grouper serait sans doute bien fatale. Il faut résister, coûte que coûte ! C’est un geste de suprême patriotisme valdôtain, auquel nous ne pouvons point nous soustraire ni mentir.
C’est le barrage que nous élevons contre toutes les faiblesses et les pernicieuses adaptations.
Nous devons être Valdôtains et vivre en parfaits Valdôtains !
Ne nous laissons donc pas submerger, ensevelir, anéantir !
La grande marée qui monte, sauvagement déchaînée, doit nous trouver sur les flots, à lutter contre la tempête, le regard tendu au loin, où l’immense édifice que nos ancêtres ont construit attend de nous et de notre oeuvre fervente le dernier soutien. Il faut que le cœur soit solide, l’âme éprise de cette tâche noble et belle ; il faut que les nerfs soient en place et que notre courage soit préparé à maîtriser les dangers.
La joie de vivre fleurit seulement au sein des belles batailles !
C’est seulement quand la petite nacelle de nos espérances et de nos rêves aura gagné le rivage encore si lointain que nous pourrons nous reposer à l’ombre et sous les plis de ce drapeau qui, s’il n’est pas encore un signe de triomphe, est néanmoins un titre de gloire.

Résister ! Etre Valdôtain !

De quelle façon peut-on vivre en bon Valdôtain ?
C’est une demande, certes, bien importune et superflue, ici, et dont la réponse devrait être fort simple.
Pourtant, même ceux qui croient être de parfaits Valdôtains le sont qu’à leur façon et, le plus souvent, n’ont qu’une légère patine, bien superficielle et bien médiocre, de mentalité, de caractère, de physionomie valdôtaine.
Sans se préoccuper, sans s’apercevoir même, ils assistent inertes. Muets, sans vitalité et sans réaction, à l’ensevelissement et à l’anéantissement de toute notre vie à nous, de tout ce qui a été pétri par la main patiente des siècles. Ce parasitisme si réconciliant avec le sens de l’égoïsme a quelque chose qui préoccupe sérieusement.
Ces Valdôtains à « l’eau de rose » sont incapable de s’imposer le moindre sacrifice et ils ne sauraient donner leur appui, même le plus modeste, à des initiatives courageuses, ils se désintéressent peu à peu de tous les problèmes et de toutes les grandes questions de notre vie régionale et ils s’effacent de nos mœurs et devenant, triste réalité, des bâtards ! Triste chose que les ardeurs déclinantes d’un peuple, d’une race ! Horrible perspective que celle de créer de soi-même un exilé dans sa propre patrie !
Ces proscrits volontaires ont une bien lourde responsabilité en face de l’avenir.
Pour eux, rien de plus naturel et voire même de plus logique que de s’adapter à l’inertie, à la froideur des temps qui courent, laissant que l’atteinte aux valeurs spirituelles, morales et matérielles rejoigne, peu à peu, les derniers vestiges des droits sacrés.
Pour ces déracinés, l’avenir de notre pays et de notre race valdôtaine et montagnarde n’est point susceptible d’excessive préoccupation. Les traditions qui tombent pour céder leur place à une déconcertante fadeur, la langue maternelle qui s’efface, tout notre patrimoine millénaire qui s’appauvrit et qui meurt, ne sauraient être l’objet que d’une bien pâlissante nostalgie.
Les temps sont changés ! disent-ils, « le progrès fraye son chemin partout en poursuivant sa marche… Il faut s’adapter ! »
Mais, quelle marche ? Quel progrès ?
Est-ce que nous ne trouvons plus rien de bon, de bien fait, d’honnête, d »utile, de nécessaire dans notre passé ?
Est-ce que nos devanciers, nos parents, nos pères étaient des rétrogrades abjects, sans amour-propre, sans initiatives, sans dignité, sans vertu ?
Aurions-nous perdu le culte de notre famille, l’orgueil de notre nom, le sentiment du plus élémentaire devoir ?
Et alors, travaillons, tous unis, les uns à côté des autres, chacun avec le poids de nos responsabilités, chacun avec la fierté de notre devise, et avec courage, avec ténacité, si nous ne réussissons à mieux faire, résistons !
C’est ici encore, et principalement, que la tâche rude et noble des jeunes valdôtains s’impose.

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Une réponse à 2. Quelques écrits

  1. Che belle parole!
    « La grande joie de la vie tout comme son premier devoir n’est vraiment pas de se plaindre et gémir. Elle est au contraire dans la volonté ferme et tenace de faire et d’agir, de semer et de planter » le traduco liberamente in italiano per i lettori che non conoscono il francese:
    « La grande gioia della vita e il suo primo dovere non è per nulla gemere e lamentarsi. Al contrario risiede nella volontà ferma e tenace di fare ed agire, di seminare e piantare »
    Buona lettura.

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